Le Vent de la Chine Numéro 24-25 (2025)

du 31 au 6 septembre 2025

Géopolitique : Tensions entre Washington et New Dehli : une opportunité pour la Chine
Tensions entre Washington et New Dehli : une opportunité pour la Chine

A peine les vacances terminées, Wang Yi, membre du Bureau politique du Comité central du Parti et ministre chinois des Affaires étrangères, s’est rendu le 18 août à New Delhi, en Inde pour s’entretenir avec son « homologue » indien, Subrahmanyam Jaishankar.  

Selon Wang Yi, les relations entre la Chine et l’Inde affichent une tendance positive vers un retour à la coopération. A New Delhi, Wang Yi a rappelé la nécessité pour les deux pays de s’accorder pour limiter les différends : « il est impératif que les deux parties établissent une perception stratégique correcte, se considèrent comme des partenaires plutôt que comme des rivaux ». L’idée étant que les deux pays en développement, du « Sud », ne doivent pas s’opposer entre eux car ils auraient en fait un « ennemi commun » qui serait l’Occident, et plus précisément les Etats-Unis.

Selon le communiqué officiel chinois, les deux pays se sont entendus sur dix points : 1. des « relations bilatérales stables, coopératives et tournées vers l’avenir sont dans leur intérêt mutuel » ; 2. la participation du Premier ministre indien Narendra Modi au prochain sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin du 31 août au 2 septembre ; 3. l’organisation des prochains sommets BRICS en 2026 en Inde et 2027 en Chine ; 4.  la reprise de divers mécanismes de dialogue et d’échanges bilatéraux entre leurs gouvernements ; 5. célébrer le 75ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques sino-indiennes en 2025 ; 6. reprendre les vols directs entre la partie continentale de la Chine et l’Inde ; 7. permettre aux pèlerins indiens d’effectuer leur pèlerinage vers le mont Gang Rinpoche et le lac Mapam Yun Tso, au Tibet (Xizang dans le texte officiel, bien sûr) ; 8. faciliter les échanges commerciaux et les investissements ; 9. maintenir conjointement la paix et la tranquillité dans les zones frontalières ; 10.  promouvoir un monde multipolaire préservant les intérêts des pays en développement.

A travers cette liste un peu lénifiante des « consensus », se lit aussi en creux celle des obstacles, des limites et des dissensus existants entre la Chine et l’Inde.

On se trouve ainsi en 2025 dans une situation inverse de celle de 2020. Il y a cinq ans, le président américain Donald Trump était accueilli triomphalement en Inde. En février 2020, Trump prononçait un discours lors d’un rassemblement massif intitulé « Namaste Trump ! » Les relations bilatérales et les échanges commerciaux s’envolaient et la complicité personnelle du dirigeant américain avec le Premier ministre, Narendra Modi, était affichée publiquement. Inversement, en juin de la même année, 20 soldats indiens étaient tués lors d’affrontements avec les troupes chinoises dans la vallée de Galwan, au Ladakh. Révisant sa politique chinoise, l’Inde interdisait alors plus de 200 applications chinoises, dont TikTok, et renforçait sa coopération stratégique et de défense avec les États-Unis au sein du Quad (Dialogue quadrilatéral sur la sécurité), avec le Japon et l’Australie.

Ce retour à des relations de haut niveau entre Inde et Chine survient donc après des années de crispation et tensions : les vols directs entre les deux pays qui devraient reprendre bientôt, étaient interrompus depuis cinq ans ; la rencontre du 18 août entre les ministres des affaires étrangères des deux pays n’était que la deuxième depuis les escarmouches de 2020 ; la visite prévue de Modi en Chine pour le 25e sommet de l’OCS à Tianjin, marquera son premier déplacement dans le pays depuis sept ans.

La rencontre entre Xi Jinping et le Premier ministre indien Narendra Modi en marge du sommet des BRICS à Kazan, en Russie, le 23 octobre 2024, était déjà le premier pas vers un semblant de « normalisation ».

Alors, comment expliquer ce « réchauffement » des relations entre Pékin et New Delhi ?

D’abord, il y a des facteurs structurels. Premièrement, l’Inde et la Chine partagent une frontière commune d’environ 3 488 kilomètres. C’est plus que la frontière commune entre l’Inde et le Pakistan qui s’étend sur 3 323 kilomètres. Alors que le Pakistan reste le principal ennemi de l’Inde comme l’a rappelé les quatre jours de conflits suite à l’attaque contre des touristes indiens au Cachemire et que le Bangladesh est gouverné par une coalition qui prône le rapprochement avec Islamabad et la distance avec New Delhi, l’Inde ne peut pas entretenir des tensions sur trois fronts différents. Deuxièmement, en 2024-2025, l’Inde a enregistré un déficit commercial de 99,2 milliards de $ avec la Chine, soutenu par une forte hausse des importations de produits électroniques. Pékin est le premier partenaire commercial de l’Inde après les États-Unis, mais le déficit commercial de l’Inde avec la Chine est environ le double de celui avec les États-Unis.

Ensuite, il y a des facteurs conjoncturels. La conjoncture mondiale, c’est celle de la guerre commerciale faite par les Etats-Unis au reste du monde pour pouvoir financer la dette colossale du pays avec les droits de douane imposés à ceux qui commercent avec eux et/ou qui dépendent du Pentagone et de l’arsenal nucléaire américain pour assurer leur sécurité nationale. Or, parmi l’ensemble des pays du monde, l’Inde est le pays qui à ce jour fait face aux droits de douane les plus élevés : en plus des 25 % imposés pour punir un marché jugé trop protectionniste, 10% de plus que pour le Japon ou la Corée du Sud, Trump a imposé des droits de douane supplémentaires de 25 % sur les marchandises indiennes, sous prétexte d’importations continues de pétrole russe. Pourtant, la Chine reste bien le premier acheteur de pétrole russe, avec un volume record de 109 millions de tonnes en 2024, soit près de 20 % de ses importations énergétiques totales, tandis que l’Inde importait 88 millions de tonnes de pétrole russe à la même période. Or, Pékin ne fait pas l’objet de sanctions supplémentaires pour ces importations.

Début août, Trump signait un décret prolongeant de 90 jours supplémentaires la trêve tarifaire actuelle avec la Chine, suspendant l’escalade prévue des tarifs douaniers, désormais plafonnés à 30 % sur les importations chinoises et à 10 % sur les produits américains. C’est que Pékin a, avec son hégémonie sur les terres rares, une arme de poids dans la guerre commerciale avec Trump alors que l’Inde n’a rien de tel.

A cette injustice économique s’ajoute l’humiliation géopolitique : le chef de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, s’est rendu aux États-Unis deux fois en deux mois, en juin et en juillet, comme un signe de soutien alors que le Pakistan, avec des armes chinoises et américaines, s’opposait en mai à l’Inde pourvue, elle, d’armes russes, indiennes et françaises.

Le rapprochement entre l’Inde et la Chine s’opère donc sur des prémisses et avec des visions totalement différentes. Pour l’Inde, il s’agit d’un rapprochement forcé par les circonstances. Il s’agit d’une manière d’alléger son flanc Nord, alors que l’Ouest (Pakistan) reste bouillant, l’Est (Bangladesh) fuyant et le Sud incertain (le président Muizzu des Maldives est arrivé au pouvoir en 2023 avec une plateforme de « sortie de l’Inde » et les relations avec le Sri Lanka restent complexes). Il s’agit aussi d’une manière de « dérisquer » ses relations économiques avec les Etats-Unis et de trouver d’autres débouchés à ses produits. Les désaccords de fond avec la Chine restent sur la question des frontières du Cachemire et des plateaux tibétains, de l’aide économique et militaire au Pakistan et de la succession du Dalaï-lama.

Mais, pour la Chine, il s’agit d’une stratégie de long terme pour établir une région Asie le plus autonome possible de l’influence américaine.

Rien n’est plus évident de cette volonté de la Chine de profiter de l’alliance avec une Inde délaissée par Washington pour avancer son propre agenda géopolitique que le communiqué chinois, selon lequel le ministre indien des Affaires étrangères aurait déclaré que « Taïwan fait partie de la Chine ». Ce à quoi New Delhi a répliqué que Jaishankar n’avait fait aucune mention de Taïwan. Plus encore, le communiqué à l’issue de la réunion mentionnait que « la partie chinoise avait soulevé la question de Taïwan » mais que « la partie indienne avait souligné que sa position sur cette question restait inchangée ». Commentant cette « clarification » indienne, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Mao Ning, a déclaré qu’elle avait été une « surprise » pour Pékin et qu’elle était « incompatible avec les faits ». Au fond, l’Inde est seule dans son multi-alignement : ni la Chine ni les Etats-Unis, qui visent à l’hégémonie, n’en veulent. Les Etats-Unis veulent imposer au reste du monde la manière dont les autres pays se rapportent à la Chine ; la Chine veut imposer au reste du monde la manière dont les autres pays se rapportent à Taïwan.

Par Jean-Yves Heurtebise