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Le Blog d'Eric MEYER

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La Chine, de la vis au clou, et du tournevis au marteau

08 mars 2010 | 16:42 | Exprimez-vous! (2 commentaires)

Le vendredi 5 mars, jour de l’ouverture de l’Assemblée nationale populaire où le premier ministre Wen Jiabao fit son discours de l’état de la nation, fut aussi le premier jour d’un front sibérien qui se poursuit encore ce lundi : c’était le temps idéal pour un 47ème anniversaire de l’appel de Mao à « étudier Lei Feng », héros passé de mode, que plus guère personne de nos jours, n’extrait plus de la poussiéreuse boite aux souvenirs révolutionnaires.En sa province du Hunan, Lei Feng, saint rouge, périt en  1962, écrasé par un poteau télégraphique que venait de déraciner un camion en marche arrière, dont Lei guidait la manœuvre.

                                                                           

Le style de vie effacé de Lei a vite posé problème à ses thuriféraires, bien en peine de remplir un livre de sa vie. Ils en tirèrent cette légende édifiante et invraisemblable d’un père mort au champ d’honneur contre les Japonais, d’une mère suicidée pour échapper aux avances malhonnêtes de son propriétaire, et d’une armée populaire de libération qui devint sa famille plus vraie que nature. L’étude assidue des œuvres de Mao lui apprirent la frugalité et la vie au service du prochain et de la révolution. Evitant les actes héroïques qui auraient risqué de diriger sur lui les feux de la rampe, Lei Feng, dit la chronique, a appris à ses proches en ce bas monde, à vivre heureux de ce qu’ils avaient, à obéir au Parti et mieux encore, à laisser Mao penser à leur place.

De telles exagérations dans le panégyrique, ont fait soupçonner plus d’un que Lei Feng n’ait jamais existé, mais soit une invention de la céleste agit-prop’. Je crois pour ma part à son existence, mais à l’existence d’un être sans idéologie, et d’un simple d’esprit à qui appartient le royaume des cieux : Lei Feng aurait parfaitement pu exister sans le Parti et à une autre époque, y-compris en notre Moyen-âge chrétien.

Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, est le fait que Lei Feng ait exprimé, de  son vivant, le désir d’être une « vis », pour pouvoir mieux s’enfoncer dans les masses et mieux les servir.

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Or, tenez-vous bien, aujourd’hui, le monde chinois de  la base n’a plus envie d’être « vis », mais exprime le désir de devenir « clou ». 钉子户 dīngzihù est un néologisme forgé en 2007 à Chongqing par un couple de petits propriétaires qui refusaient d’abandonner leur bien, en tout cas pour la minable compensation que prétendaient leur imposer les promoteurs immobiliers « en cheville » avec la mairie, la police et tout le reste. La forme de leur bicoque de guingois au sommet d’une parcelle de terre entièrement excavée, avait été comparée à un clou à la surface du monde : promoteurs comme dissidents, pour une fois d’accord, virent en eux ce vieux clou rétif qui ne peut ni être enfoncé, ni arraché, empêchant ainsi le menuisier de récupérer la planche dans la rabo-dégau, aux fins d’une seconde carrière et d’un petit profit.

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Ainsi la Chine est passée en un demi-siècle de la vis au clou.

J’en retire des points communs, et de grosses différences. Une similitude évidente : la Chine de l’époque comme celle de maintenant, a de grands retards en expression sexuelle, et en expression individuelle. Lei Feng voulait bien s’enfoncer dans les masses, et d’une manière politiquement correcte, mais ce désir va forcément plus loin, sublimant un désir d’exultation physique et d’orgasme. L’expression anglaise « to screw », tout en n’évoquant l’acte de copulation que de façon lacunaire et même franchement fautive, est bien exemplative du rêve naïf de Lei Feng, ou d’un de ses rêves inconscients. L’autre étant de « faire son trou », de laisser sa marque indélébile à travers son existence : prouver par le souvenir chez ceux qui vous survivent, que vous avez vécu.

Tandis que notre expression française de « se faire visser » dit pour sa part un fort message, qui est plus ou moins à la fois la réalité de la Chine de cette époque, et l’inverse du rêve de Lei Feng : subir un déluge permanent d’ordres et de critiques, ne rien maîtriser de son existence. Et il me semble que le brave Lei Feng, à travers son idéal de vis, exprime sans s’en rendre compte les trois désirs à la fois : service du peuple, faire l’amour et laisser trace. Tout en n’affirmant consciemment que le programme de vertu, le seul que le régime lui permettait d’admettre.

44 ans plus tard, Yang Wu et Wu Ping, le couple de restaurateurs qui se battent pour conserver leur maison, exigent de jouer le jeu de la communication et jubilent. Pour eux, la résistance est un mode de discours. Ils veulent exprimer, face à toute une faune de journalistes amateurs et citoyens. Au delà de ces observateurs, c’est à la Chine, au monde qu’ils s’adressent. Ils y trouvent un sens à leur vie. Une gloire éphémère. Ils gagnent sur les deux tableaux, en découvrant et en enseignant aux autres l’art de résister à l’ordre établi des promoteurs, des cadres et administrateurs  à leur service. Et avec les quelques sous qu’ils obtiendront à la sortie, après avoir remporté la bataille, ils gagnent sur tous les tableaux.

Cette génération d’aujourd’hui a sans doute en partie rattrapé sur le premier chapitre, de l’amour et du droit sur son propre corps, et ce qui se passe alors sous nos yeux, est qu’elle gagne aussi la bataille de l’affirmation de leurs droits et de leur citoyenneté, ainsi que celui de savoir dire « non » à l’arbitraire – qui soudain s’incline.

Vu sous cet angle, pour la Chine des gens, passer de la vis au clou, n’est pas un mince progrès, non ? Même si la vis, comme le clou, ne sont que des accessoires passifs et qui subissent le travail, la puissance du maître, d’en haut. Travail effectué avec un outil, tournevis ou marteau. On pourrait peut-être faire l’analyse symbolique de ces accessoires et dire que là aussi, il y a eu progrès dans la vision qu’à la rue chinoise vis-à-vis de son autorité. Car le tournevis imprimait une torsion à l’âme humaine, tout en lui faisant mordre le bois, le métal ou la poussière. De cette matière obscure et dense, étouffante, on ne sortait plus jamais. Au contraire, on se retrouvait tordu au passage, et le tournevis n’indiquait jamais le cap qu’il prenait, puisque par sa giration, il les empruntait tous à la fois, les caps, et en permanence. Tandis qu’à présent le marteau, tout en enfonçant l’être aux mêmes profondeurs, en y imprimant pression et torsion comme le tournevis d’hier, vous maintient la tête droite, et à tout le moins, ne vous fait plus perdre le nord.

 Et c’est ainsi que de la vis au clou, nous attrapons un peu par hasard une très réelle symbologie du pouvoir chinois, vu par ses citoyens. Une fable du chemin de la liberté, en 47 ans, ce qui  est un temps ridiculement court dans l’histoire humaine. Cela nous donne la preuve que la Chine n’est plus immuable, mais en pleine mue. A moins que vous n’estimiez que ces quelques lignes sont bonnes à mettre au clou ? A vous de me le dire, si vous le voulez bien !

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YouYou a écrit le 25 mars 2010 à 21:05:

Sur-interprétation, on est d'humeur poétique en ce jour ? ;)

Malgré tout toujours agréable les parallèles de ce genre même si un peu tirés par les cheveux.

La Chine change, c'est sur, c'est le programme depuis 60 ans... Mais va t-elle dans le bon sens ? Comprenons nous les réels objectifs long temes du clergé occulte en place ?

Divisons la Chine en segment et en notion: un laboratoire, une aberration, un peuple remplie de différences de toutes sortes mais qui ne s'entre tuent pas, un troupeau de mouton, un troupeau de hyêne... Je sais plus, il y a trop de tout et en même temps pas grand  chose de nouveau pour ce monde. "Le mouvement dans l'immobilité", seul un sinisé peut réussir une prestation technique de ce genre ^^


DE SCHEPPER a écrit le 09 mars 2010 à 14:19:

Bien sûr, la Chine change !

Pour autant, les Chinois changent-ils ?

En tous les cas, il ne faut pas croire que la Chine s'occidentalise, par ce qu'elle se modernise.


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