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Le Blog d'Eric MEYER

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Mao, le Qijiuba (798), art jeune, art inquiet

25 janvier 2010 | 17:10 | Exprimez-vous! (1 commentaire)

Bonjour,
Depuis des années, une théorie ne cesse de courir à travers la Chine - depuis toujours, en fait : Mao reviendrait en vogue, y-compris auprès de la jeunesse, parce que son époque aurait été plus égalitaire, plus simple et solidaire, bref parée de toutes les vertus du monde, au nom de la bonne vieille rengaine de Georges Brassens,
« il est toujours joli, le temps passé,
Une fois qu’ils ont cassé leurs pipes
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensé,
Les morts sont tous des braves types »
Je crois personnellement que cette fascination, ce retour morbide, comme la collision de l’insecte contre le verre de la lampe la nuit, est davantage dérivée d’un réflexe naturel, bien décrit par Freud en son temps, celui du symptôme de névrose, qui serait la plainte d’un viol subi, sans qu’on ait le droit de mentionner l’auteur du crime, lequel ne serait autre que le père. Père de la nation, ici. Elle est aussi le fait, cette maomanie, des couches d’âges qui ne l’ont pas connue, avec la complicité de celles qui se taisent. Les deux conférences que vient de donner Claude Hudelot à Pékin, qu’il a redonné ensuite à Shanghai et Hong Kong, nous en donne quelques indices. Consacrées au documentaire de Claude sur « Hou Bo, Xu Xiaobing, photographes de Mao » (co-auteur : Jean Michel Vecchiet), à son livre « Le Mao » sorti en septembre 2009 aux éditions du Rouergue, sur l’iconographie du Grand Timonier (co-auteur : Guy Gallice), et au documentaire de Zhang Bingjian "Ready Made" sur deux sosies de Mao, ces soirées nous replongeaient dans une ambiance du passé, offrant une mine inépuisable de faits et d’images, et de réflexion sur l’homme et la manière dont son époque le percevait.
Dans le film et dans la salle, la vieille madame Houbo (87 ans), ne semblait avoir jamais eu conscience du ressort d’une époque se dévorant elle-même, et de  la manipulation du démiurge disposant du sort de ses centaines de millions de concitoyens. Ce dont elle se souvenait, était que vu la rareté de la pellicule à l’époque, elle ne pouvait prendre qu’un cliché par scène (jour, ou voyage). Et du fait qu’elle vivait avec son mari Xu Xiaobing à Zhong nai hai, au palais, à deux pas de Mao et de tout le haut appareil, et que ses enfants, à l’école très spéciale où ils étaient admis, prenaient le même bus privé pour retourner à la maison, que ceux de Mao. Ce qui me frappe le plus, de ces soirées, est l’image d’un peuple survolté, plein d’espoir de vie meilleure, et ayant en ce nom-là abdiqué volontairement, joyeusement toute liberté individuelle de pensée.

La vision des deux sosies de Mao (un homme, une femme) fut fascinante, puis pesante.
Ces êtres aux vagues ressemblances avec le leader, étaient tous deux bien plus petits (Mao faisant 1m.80) et se trouvant obligés de porter des chaussures orthopédiques spéciales, au prix atroce (27000 yuans la paire). La femme, du fait de sa voix totalement féminine, devait rester muette, mais l’homme lui, s’entraînait à reproduire certains discours célèbres de Mao avec son accent si paysan du Hunan. Il se produisait dans des foires, à des fêtes publiques, et y remplissait une fonction sociale très précise : celle de restituer pour quelques secondes, à son public, l’impression que le seigneur était de retour, qu’il n’était jamais parti. Ses efforts scolaires pour se fondre dans la personnalité du leader, étaient pathétiques et décourageants. Il passait des mois et des semaines à maîtriser quelques secondes d’apparition de Mao, tel qu’il l’avait fait tel soir de telle année. A s’approcher d’un mas traînant, à serrer des mains, à prononcer quelques phrases que tout le monde connaît, d’une époque révolue. Devant sa famille, il exprimait un « devoir sacré » sans préciser lequel. Et finalement, il me semblait représenter le symbole-même, dans sa vie par procuration, de la société chinoise entière de l’époque, voulant se fondre dans l’adoration de son leader, et piétinant ses propres parents, ses propres enfants dans l‘oubli de tout ce qui ne traduisait pas ce rêve.

Et puis, nous avons parmi nous, ici en Chine, une célébrité montante. Il se trouve, très heureusement, que son champ d'expression est exactement le même que celui de cette page : je parle de la collaboration entre P Otié, co scénariste,  et de Li Kunwu, dessinateur de Kunming, ayant passé sa vie au service de la propagande du régime. 
Ensemble, depuis 4 ans, ils ont fait en BD l'autobiographie de Li, en trois périodes classiques (Enfance Mao, jeunesse Deng, maturité sous Jiang et Hu) "Une vie chinoise" aux éditions Kana. Le résultat a dépassé toutes les espérances. La coopération a permis de gommer les aspects idéologiques pour ne retenir que l'essence de l'être, ses dates et souvenirs phares, ses émotions. Li est évidemment le symbole du régime tout entier, dont il a le même âge, et auquel il a adhéré dans ses moments de splendeur comme dans ses errements. En France même, le premier tome déjà paru (ci-dessous) a été bien  suivi par la presse : la forme de la BD étant un outil de dissémination des idées, quand même plus populaire que le livre tout court. "Une vie Chinoise" est même présélectionné (nominé) pour le Festival d'Angoulème, la Mecque de la BD francophone... Ce qui est particulièrement encourageant dans ce projet, est la coopération franco-chinoise, qui réussit à modifier tant la technique que la perception, non pas pour "enrichir la vie" comme disait Guo Muoro, mais pour la restituer, ce qui est le contraire, la revanche de la vie sur l'idéologie !

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Ce samedi, nous avons été au 798, le célèbre centre d’art contemporain, voir quelques galeries. Faut il s’en étonner, si plusieurs des expos revenaient sur le même thème ? La première, à la galerie SZ Art Center, était de Zhang Dali, célèbre dissident qui s’était fait remarquer plus de 10 ans en arrière par ces visages au gros nez tagués sur les murs des quartiers voués à la pioche du démolisseur. Entre 2000 et 2008, sur les 65% de Pékin abattus, il en avait fait des milliers, faisant prendre conscience aux Pékinois que leur ville partait, aux leaders que leur peuple savait.
Cette fois, son expo était consacrée aux photos de Mao, chaque fois par série de deux, lors de la prise et à la publication.
Un travail complexe et « raffiné » des censeurs intervenait à chaque prise, explicité par l’affichage des deux clichés en regard direct : au premier, la scène originale, et au second, le tirage où un ou plusieurs personnages avaient disparu. Soit qu’ils aient été purgés, soit que le censeur en ait nettoyé la photo, estimant cet être nuisant à l’esthétique de la composition. Des étudiants, des ouvriers, tous souriants du bonheur de passer à la postérité avec le leader, étaient coupés. Ancêtre de Photoshop, aux ciseaux et au pinceau Quand Mao portait des rides fraîches, dues au voyage qu’il venait d’accomplir dans son luxueux wagon-lit, on les lui effaçait au pochoir, au talc, au crayon. Un personnage coupé sur un gazon ? On  recréait le gazon, détail par détail. A travers le gazon, dans la version éditée, on a l'impression que l'herbe est différente, dans le coutour de l'éliminé. Son fantôme, peut-être.
Parfois, l’envers de la photo portait au crayon les directives du maître-censeur à ses hommes : « couper le 3ème bonhomme à partir de la droite». Très soigneusement cisaillée, une photo était conservée avec toutes les chutes, le tout exposé. Pourquoi avait-on gardé toutes ces dérisoires reliques ? La réponse est aussi évidente que terrifiante : pour pouvoir, en cas de besoin, se retourner contre le censeur, tâcheron anonyme au service du maître, et si la retouche était considérée désobligeante, pour faire descendre l’homme en enfer, comme cela a dû arriver.
De tout cela, Zhang Dali dégage les principes de l’esthétique totalitaire de l’époque : des principes bonasses, où la réalité devait être « améliorée », « idéalisée » par son contenu socialiste, comme disait Guo Moruo, le poète pompier.
La propre évaluation de Zhang se trouvait exposée au plafond de la salle. Une dizaine d’hommes et femmes grandeur nature y pendaient par les pieds, nus. Les corps étaient blanc pour signifier la mort. Des traces rougeâtres au fondement et au pubis révélaient un viol sexuel. Des inscriptions en noir, à même le corps, des noms et des dates, suggéraient l’irrespect du mystère de la mort et la profanation.
A ce qu’il me semble, ces êtres symbolisaient ceux ayant été arrachés des photos par les censeurs et plus généralement, le peuple chinois entier violé et violeur de lui-même à l’époque, au nom d’une folie volontairement acceptée – comme en Allemagne de 20 ans plus tôt…

                                                         

La série suspendue de Zhang Dali                                                                                                                                      les couperets de Wen Fang

Je passe sur l’exposition de la galerie française Paris-Beijing, « Birthday present » de Wen Fang, jeune peintre en vogue, qui s’est impliquée dernièrement pour la communauté des « Enfants de Madaifu », à savoir notre très regretté ami Marcel Roux. Selon sa technique, Wen Fang reproduit à l’imprimante une photo sur un objet, comme une brique, par exemple. Ici, à Paris-Beijing,  elle avait choisi des centaines de – vous l’aurez deviné- couperets de bouchers, qui se remultipliaient à l’infini par un jeu de miroir.

 Et puis nous arrivons, dernière étape, au musée UCCA, de Guy et « Mimi » Ullens, pour « breaking forecast », l’expo géante de huit jeunes peintres décrits comme la prochaine génération des « maîtres de la Chine ».  Parmi eux ou elles, je distingue Cao Fei, la cantonaise, qui présente un genre d’igloo de 10m de long par 7 de haut, vert sombre, dans lequel l’on assiste à la diffusion d’une video en boucle : c’est la « renminbi city ». On y voit que des couleurs claires et limpides, de nombreux paysages imaginaires et des figurations stylisées de certains édifices de Hong Kong (la tour HSBC, dite "le poignard dans le coeur de HK) ou de Pékin (le stade « nid d’oiseau »). Le titre de l’installation nous prévient loyalement du fait qu’il y a un piège là dedans. De l’histoire sans parole qui défile, on ne voit jamais la fin. Les couleurs ne se fanent jamais. Il n’y a jamais d’être humain. Tout ceci devant nous conduire à deviner que la société socialiste de l’argent, la « renminbi city » n’est pas faite pour des êtres humains, que la vie biologique est autre part, que l’on y est toujours seul. Je note encore que si l’on rentre droit et la tête haute, la sortie est baissée, pour vous forcer à vous courber.
A côté, voici la majestueuse fontaine de Qiu Zhijie, très haute et au fatal débit. L’artiste fujianois nous invite à prendre place sur des bancs. Offre bien utile, pour se laisser bercer dans le bruit de la chute d’eau. On ressent vite là aussi la couleur noire, et la construction de cette chute comme les rails avec leurs traverses sombres, d’une voie de chemin de fer verticale. Ce n’est qu’en se rapprochant du bassin que l’on voit, sur son flanc, les quatre chaises métalliques de jardin, couleur dorée, et la table basse, le tout à demi-submergé. Ici pas plus que dans l’igloo, l’on ne voit présence humaine. L’impression qui ressort, est celle d’une visite sur le site d'une catastrophe, après-coup : le regard sur un monde non durable qui a succombé à son insoutenable légèreté. Impression définitivement confirmée par la présence d'une trentaine de corbeaux que l’on découvre enfin, perchés un peu partout ou planant dans l’infini. Brrrr !

Enfin, me demandais-je en quittant le 798, mais pourquoi les artistes de tout le complexe, font-ils dans la dépression et le lugubre ?

 J’ai mon idée à moi, mais j’aimerais bien avoir la vôtre . Allez, je vous trahis la mienne : ces jeunes créateurs font leur travail, et alertent le monde de ce qu’ils ressentent sur leur présent. La crise mondiale est là, sans garantie des lendemains, et le pouvoir politique au dessus d’eux, oppressant, sans nulle drôlerie ne fait rien pour les rassurer. Nos artistes voient le passé rattraper leur présent, tandis que l'avenir se cache dans l'igloo. Ils s’en inquiètent, et le disent. Au moins, leur liberté d’expression peut nous rassurer, sur le degré de conscience et de responsabilité sociale déjà atteint par ce pays…

 Et vous, cher visiteur ou visiteuse, comment voyez-vous les choses ? Pourquoi ces regards sombres, introvertis, à quelques jours de la fête du printemps et de l’année du Tigre, un signe pourtant si puissant et volontaire, plein de vitalité ? Merci de laisser trace de votre passage !

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HOng a écrit le 27 janvier 2010 à 07:39:

J'ai suivi fidelement votre blog de semaine en semaine, meme si ces deux derniers mois je n'ai pas laisse de commentaire.  Venant juste de quitter Pekin pour quelques semaines a Taipei - d'ou nous reviendrons avec un bebe !- je suis une nouvelle fois face a ce decallage si profond qui existe entre deux manieres chinoises de vivre l'heritage des siecles de culture. Tout ce qui a Taiwan est fait pour rendre la vie agreable, joyeuse, a dimension humaine met en relief la froideur sociale de Pekin dont votre article se fait l'echos. Nous le formalisons volontier de maniere simpliste en terme de survivre ( en Chine) et vivre ( ici). Sans consonnance economique - au contraire, c'est peut etre le domaine ou les chinois peuvent se defouler et se donner l'ilusion d'etre des vivants heureux. Survivre, au sens que vous epinglez parfaitement, a un drame qui s'apparente a un inceste : tout peut etre pardonne au pere Mao, parce qu'il nous a donne la vie. Mais que faire de ces ombres de mort qui m'envahissent parfois ? Fuir, fuir, pour que demain mes enfants soient heureux. Ne rien trahir du secret de famille qui nous lie tous. Et abdiquer ce qui est le plus profondement humain en nous : la memoire.


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Bon chat chinois prend la souris

Sortie du dernier essai d'Eric Meyer, le 7 février 2008
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